Covid-19 au Bénin: l’émouvant récit d’un conducteur « Tokpa-Tokpa » 

La crise sanitaire mondiale bouleverse l’ordre établi et paralyse les activités économiques voire politiques. Le Bénin n’échappe pas à la sentence, mais se débat, à l’image des autres pays touchés, pour contenir la propagation du virus. Dans ce sens, il est fait obligation aux conducteurs de Tokpa-Tokpa de surseoir au transport de personnes.  Comment vivent-ils depuis près de deux mois ? La rédaction de Bénin web Tv s’est intéressée à la question en choisissant d’aller à la rencontre d’un des leurs.

Fernand Kakpo, la quarantaine, conducteur de mini bus, communément appelé Tokpa-Tokpa, depuis 2009, nous attendait sur les installations d’une station-service située dans la commune d’Abomey-Calavi. Il a accepté lever le voile sur son quotidien, depuis la décision du gouvernement, interdisant le transport de personnes.

J’avais 11 ans quand j’ai commencé à m’intéresser à ce secteur d’activités. Apprenti et très jeune à l’époque, j’ambitionnais de me réaliser dans ce business. C’est alors qu’en 2009, j’ai obtenu mon permis de conduire et me suis engagé pleinement dans l’activité en tant que conducteur Tokpa-Tokpa.

Vivant maritalement depuis plusieurs années, j’avoue que je ne plains pas. Je conduis un véhicule de 22 places assises et paie 70.000/semaine au propriétaire. En réalité c’est 50.000 mais j’ai hâte de  solder le compte et devenir propriétaire du véhicule. Le trafic est régulier et je m’en sors très bien avec des engagements de part et d’autre, notamment des tontines et des cotisations mensuelles.  Je fais le tronçon Cococodji-Tokpa, Abomey-Calavi-Tokpa, et Agla-Tokpa, quelques fois. Tout allait bien quand la crise sanitaire est survenue.

Pris au dépourvu

La décision du gouvernement nous a pris au dépourvu et ne nous a pas laissé le choix. Comme je l’ai dit supra, je vis avec une femme et père de 4 enfants, dont 2 dans une école privée avec un maître d’études à la maison. A l’heure où vous m’offrez l’opportunité de partager ma peine (il n’a pu s’empêcher de verser des larmes), ma femme est en état de grossesse et presque à terme.

La maison dans laquelle je vis avec ma famille est sous l’autorité d’un cabinet d’huissier et j’ai reçu une sommation de vider les lieux pour n’avoir pas payé le loyer depuis deux mois. Il m’est donné jusqu’à la fin de ce mois de mai pour vider les lieux. Ma femme est déjà partie de la maison avec les enfants et je ne peux vous dire exactement où les trouver.

L’autre chose, je suis dans des tontines où je paie journellement. Le dilemme, c’est que pour la plupart, j’ai pris ma part donc harcelé depuis peu. Parfois contraint d’éteindre mon téléphone à cause des appels incessants des créanciers. C’est ici que je passe la nuit avec des collègues à la belle étoile. (Il nous a doigté un des collègues qui les a rejoints, il y a  2 semaines, après avoir vu ses effets confisqués par son propriétaire.)

La vie devient plus pénible

Je suis père de famille, qui aujourd’hui, du fait des mesures coercitives prises par l’Etat, peine à manger une fois par jour. N’ayant plus d’issue, du moins pour l’instant, je fais avec des camarades conducteurs des activités sporadiques, telles que le remblayage des voies ou des devantures pour collecter 25f, 50f, 100f, selon la possibilité du passant ou du riverain.

Récemment, nous avons constitué une délégation pour rencontrer un politique qui a eu la gentillesse de nous donner 17.000. La vie a totalement tourné au cauchemar. Pendant ce temps, nos responsables syndicaux ont disparu. Toutes nos tentatives pour les rencontrer ont été vaines.

Quid du recensement ?

C’est vrai que le gouvernement a lancé le recensement des personnes, dont les activités ont été impactées par les mesures dans le cadre de la lutte contre la propagation de la covid-19. Mais personnellement, je n’ai pas pu déposer mon dossier.

Quand nous avons constitué nos dossiers, on les a convoyés auprès de nos syndicats. Et c’est bien plus tard qu’on nous informe d’aller déposer nous-mêmes. Nous avons fait la queue durant deux jours en vain à cause du monde qui y était. Plusieurs personnes n’ont pu déposer donc aucun espoir, même si on nous miroite la seconde vague.

Le plaidoyer

Comme je vous l’ai dit plus haut, je suis conducteur de minibus d’une capacité de 22 places assises. En lieu et place du recensement, dont l’issue reste dans le secret de nos dirigeants, je sollicite une souplesse à l’égard des conducteurs Tokpa-Tokpa que nous sommes.

Le gouvernement a levé le cordon sanitaire et autorisé la reprise des cours avec quelques exceptions. Il a aussi revu à la baisse le nombre de passagers à bord des taxis qui est passé à 3 au maximum pour les véhicules de 5 places et à 5 pour au maximum pour les véhicules de 7 places.

Alors pourquoi ne peut-il pas penser pareil à notre égard ? Pourquoi, le gouvernement ne décide-t-il pas de la limitation des passagers à notre niveau, ne serait-ce que pour nous permettre de subvenir à nos besoins vitaux et supporter nos charges locatives ?

Nul ne sait la fin de cette restriction, qui nous livre malheureusement aux intempéries de la nature. Au nom de tous les conducteurs Tokpa-Tokpa, je sollicite un regard bienveillant de la part de nos autorités. La souffrance a assez perduré.

Ce récit saisissant et émouvant est le quotidien de nombre de Béninois, qui, depuis le début de la crise sanitaire, vivent au gré du hasard et mènent une vie de « va comme je te pousse ».

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